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La Russie de Poutine face à la guerre en Iran : entre condamnations verbales, calculs énergétiques et realpolitik silencieuse

zossnews

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10 min de lecture04 mars 2026Mis à jour le 25 mars

Depuis le déclenchement de l'offensive "Operation Epic Fury" le 28 février 2026, la Russie adopte une position ambiguë qui en dit long sur la realpolitik de Vladimir Poutine. Officiellement, Moscou condamne avec virulence l'"agression" américano-israélienne et pleure la mort de l'ayatollah Khamenei, qualifiée d'"assassinat cynique" . Pourtant, sur le terrain, l'aide militaire promise n'arrive pas, les livraisons d'armes sont suspendues, et le Kremlin évite soigneusement toute escalade qui l'entraînerait dans le conflit . Cette posture s'explique par un calcul à plusieurs niveaux : la Russie, déjà engluée en Ukraine, n'a ni les moyens ni l'intérêt d'ouvrir un second front. Mais au-delà, des observateurs évoquent un possible "accord tacite" avec Washington : Moscou laisserait faire au Moyen-Orient en échange de contreparties sur le dossier ukrainien . Dans l'immédiat, la flambée des prix du pétrole due à la fermeture du détroit d'Ormuz profite directement aux caisses russes . Une realpolitik cynique mais cohérente avec la doctrine Poutine : ne jamais sacrifier ses intérêts vitaux pour un allié, aussi stratégique soit-il.

La Russie de Poutine face à la guerre en Iran : entre condamnations verbales, calculs énergétiques et realpolitik silencieuse

Une condamnation verbale forte... mais des actes qui manquent

Le 28 février 2026, lorsque les premières frappes conjointes américano-israéliennes s'abattent sur Téhéran, Ispahan et Qom, tuant notamment le guide suprême Ali Khamenei, la réaction officielle russe ne se fait pas attendre. Mais elle reste soigneusement calibrée.

Vladimir Poutine adresse personnellement ses condoléances au nouveau président iranien Massoud Pezeshkian. Dans un télégramme officiel, il qualifie la mort de Khamenei de "meurtre commis en violation cynique de toutes les normes de la morale humaine et du droit international" . Le président russe salue la mémoire d'un "homme d'État exceptionnel" qui a contribué au "développement des relations amicales russo-iraniennes" .

Le ministère russe des Affaires étrangères surenchérit, dénonçant "un acte d'agression armée planifié et non provoqué contre un État souverain" et une "aventure dangereuse qui rapproche rapidement la région d'une catastrophe humanitaire, économique et, ce qui n'est pas exclu, radiologique" . Maria Zakharova, porte-parole du ministère, ironise même sur les "doubles standards occidentaux" après les déclarations d'Ursula von der Leyen .

Pourtant, derrière ce rideau de fumée verbal, la réalité est tout autre. Comme le souligne le journaliste du service russe de la BBC, "la réponse de Moscou aux frappes a été forte, mais limitée, exprimant sa colère et sa solidarité avec Téhéran, tout en évitant soigneusement toute mesure qui entraînerait la Russie directement dans le conflit" .

Le silence assourdissant des actes

Concrètement, que fait la Russie ? Rien ou presque. Le traité de partenariat stratégique signé le 17 janvier 2025 entre Moscou et Téhéran, pompeusement présenté comme un accord majeur, n'est pas un pacte de défense mutuelle . Les deux pays s'étaient engagés à partager des informations, organiser des exercices conjoints et "garantir la sécurité régionale", mais sans promesse d'assistance militaire en cas d'attaque.

Pire pour l'Iran : des livraisons d'armes cruciales sont en suspens. En février, le Financial Times avait annoncé un accord majeur pour la fourniture de systèmes de défense aérienne portables Verba d'une valeur de 500 millions d'euros . L'Iran attend également des chasseurs Su-35. Rien n'est arrivé. Comme le note un expert, "l'Iran est trop important pour être laissé à son sort, mais pas assez important pour se battre" .

Même sur le plan du renseignement, l'absence de réaction russe interroge. L'ancien officier français Guillaume Ancel pose une question troublante : "Les premières frappes ont décapité la tête du régime des mollahs. Le seul qui aurait pu prévenir l'arrivée du raid, c'est Poutine, car la Russie surveille constamment le ciel. Mais ils n'ont pas donné l'information pour prévenir les Iraniens" .

Une alliance de circonstance plus que stratégique

Pour comprendre cette passivité russe, il faut revenir sur la nature réelle des relations entre Moscou et Téhéran. Comme le résume un éditorialiste de La Libre Belgique, "leur alliance a toujours été de circonstance" .

Des intérêts convergents mais pas fusionnels

Depuis l'invasion de l'Ukraine en 2022, l'Iran est devenu un fournisseur précieux pour la Russie. Les drones Shahed-136 de fabrication iranienne ont considérablement modifié les tactiques russes sur le front ukrainien . Téhéran a également aidé Moscou à développer des moyens de contourner les sanctions occidentales .

En retour, la Russie offre à l'Iran un soutien diplomatique sur la scène internationale et une vitrine technologique. L'Iran correspond également à la vision du Kremlin d'un "ordre multipolaire", dans lequel les droits des États priment sur les droits de l'homme et où les gouvernements exercent un contrôle total sur leur territoire . La chute d'un tel régime porterait un coup dur à ce modèle.

Mais cette convergence n'a jamais été une fusion. Comme le rappelle la BBC, "le Kremlin a déjà montré par le passé qu'il ne prendrait pas trop de risques pour ses partenaires, que ce soit au Venezuela, en Syrie ou pendant la guerre de 12 jours entre Israël et l'Iran à l'été 2025" .

La dépendance qui s'inverse

Surtout, la Russie dépend aujourd'hui beaucoup moins de l'Iran qu'il y a deux ans. En 2025, Moscou a rapidement développé sa propre production de drones, réduisant sa dépendance aux armes iraniennes . Les liens économiques entre les deux pays restent modestes, avec des échanges commerciaux compris entre 4 et 5 milliards de dollars seulement .

Comme le résume un titre du Parisien : "Les Russes n'ont plus besoin des Iraniens" . La Russie peut donc regarder Téhéran vaciller sans intervenir, d'autant qu'elle est déjà fortement engagée ailleurs.

L'hypothèse d'un accord secret avec Washington

L'absence de réaction russe a immédiatement fait germer une hypothèse dans les cercles d'experts : et si Poutine avait passé un accord avec Trump ?

Le précédent des négociations croisées

Guillaume Ancel, ancien officier et expert militaire, développe cette théorie : "Ce sont les mêmes négociateurs qui sont à Genève, sur le dossier de l'Iran et de l'Ukraine. Nous pouvons nous poser la question si un accord a été passé" .

Selon cette hypothèse, Moscou aurait obtenu des garanties sur le front ukrainien en échange de sa neutralité au Moyen-Orient. "La Russie n'a pas les moyens d'être sur plusieurs fronts. On peut se demander si Moscou n'abandonne pas l'Iran en échange de contreparties sur le front ukrainien" , poursuit l'expert .

Le timing est en tout cas troublant. Les frappes en Iran interviennent alors que des discussions se tiennent à Genève. Et Donald Trump ne cache pas sa volonté d'obtenir "un accord d'ici l'été" sur l'Ukraine .

Ce que la Russie pourrait gagner

Quelles pourraient être ces contreparties ? Plusieurs scénarios sont évoqués :

  • Un allègement des sanctions sur certains secteurs russes

  • Une reconnaissance implicite des territoires ukrainiens annexés

  • Un gel du conflit sur la ligne de front actuelle, permettant à la Russie de consolider ses gains

  • Une réduction des livraisons d'armes occidentales à l'Ukraine

Comme le résume Ancel : "L'opération sur l' Iran est impossible sans neutralité de la Russie. Le dossier ukrainien pourrait être réglé dans cette dynamique" .

Les opportunités cachées du conflit pour Moscou

Au-delà des hypothèses d'accord secret, la guerre en Iran présente des avantages objectifs pour la Russie, que les analystes russes ne manquent pas de souligner.

La manne pétrolière

Premier avantage, et non des moindres : le pétrole. Dès le 1er mars, les cours du brut ont grimpé de 10% suite à la fermeture du détroit d'Ormuz, par lequel transite plus de 20% du commerce mondial d'hydrocarbures . Une flambée qui pourrait atteindre 100 dollars le baril si le conflit s'installe.

Or, comme le rappelle la RTBF, "le pétrole et le gaz représentent près de la moitié du budget fédéral russe. Si les prix augmentent, la Russie encaisse. Et cet argent finance directement la guerre en Ukraine" .

Même le député Anatoli Vasserman, pourtant pessimiste sur les conséquences géopolitiques, admet : "À court terme, il me semble que les conséquences nous seront favorables, puisqu'il est évident que le conflit entraînera une hausse du prix du pétrole" .

La diversion stratégique

Deuxième avantage : la guerre en Iran détourne l'attention internationale de l'Ukraine. Moins d'attention signifie moins de pression sur Moscou, moins de sanctions, moins de livraisons d'armes. Les États-Unis mobilisent d'importantes ressources militaires au Moyen-Orient (deux porte-avions, des centaines d'avions), ce sont potentiellement moins de missiles et de munitions disponibles pour Kiev .

Un récit qui se vérifie

Troisième avantage, plus idéologique : cette guerre conforte le narratif de Poutine. Depuis des années, le président russe martèle que l'Occident cherche à renverser les régimes qui lui sont hostiles. La chute du régime iranien, ou du moins sa décapitation, vient alimenter ce récit .

Comme l'analyse la RTBF : "Pour Poutine, le message est clair : ce qui arrive à l'Iran pourrait arriver ailleurs et cela renforce, à ses yeux, la légitimité de sa propre guerre en Ukraine" . Une façon de justifier auprès de l'opinion russe la nécessité de se battre pour éviter le même sort.

Les risques à long terme : un calcul qui pourrait se retourner

Tout n'est pas si simple, et les analystes russes eux-mêmes s'interrogent sur les conséquences à long terme de cette passivité.

Une perte de crédibilité pour les BRICS

L'Iran est membre des BRICS et de l'Organisation de coopération de Shanghai. Comme le souligne le député Anatoli Vasserman, "les événements en cours pourraient dégrader la réputation d'ensemble de ce groupe. Bien que cette organisation ne s'occupe pas directement de questions militaires, on attend des grandes puissances qui en font partie qu'elles fassent aussi la preuve de leurs capacités militaires" .

Un effondrement de la République islamique pourrait affaiblir la crédibilité des mécanismes multilatéraux que Moscou et Pékin tentent de renforcer .

Des intérêts économiques menacés

La Russie risque également de perdre des investissements majeurs en Iran. Elle avait décroché un contrat de 25 milliards de dollars pour construire quatre réacteurs nucléaires civils . Elle voulait aussi développer un corridor commercial Nord-Sud pour relier la Russie à l'océan Indien, via l'Iran. Des négociations étaient en cours pour une nouvelle ligne ferroviaire dans le nord du pays . Tout cela est désormais compromis.

Une instabilité aux portes du Caucase

Comme le rappelle Euronews, l'Iran est jusqu'à présent un "verrou" dans le sud de la Russie . Si Téhéran change de régime ou plonge dans le chaos, Moscou risque de se retrouver avec une vaste région d'instabilité aux frontières du Caucase et de l'Asie centrale, ainsi que dans la mer Caspienne, une zone de présence militaire de l'OTAN .

Le corridor de transport Nord-Sud, qui passe par l'Iran, est devenu sous les sanctions une voie de transport sûre. Le perdre serait un coup dur .

La stratégie du chaos : Poutine, grand bénéficiaire de l'instabilité ?

Malgré ces risques, une analyse émerge dans les cercles d'experts : Poutine joue le "pari du chaos" . La Russie n'a aucun intérêt à voir l'Iran s'effondrer totalement, mais elle peut tirer avantage d'un conflit prolongé.

Comme le résume la RTBF : "Moscou peut tirer avantage d'un conflit prolongé, tout en jouant sa partition favorite : ne pas s'exposer, laisser les autres s'épuiser... et profiter du chaos" .

Cette stratégie, déjà observée en Syrie, en Libye ou au Sahel, consiste à entretenir des tensions sans jamais s'engager pleinement, afin de fragiliser les positions occidentales et d'apparaître comme un acteur indispensable dès que la situation devient ingérable.

Conclusion : l'ami qui ne se bat pas

Au sixième jour de la guerre, la position russe est donc claire : soutien verbal, neutralité active, et calcul opportuniste. Comme l'écrit la BBC, "pour Moscou, l'Iran est trop important pour être laissé à son sort, mais pas assez important pour se battre" .

Cette realpolitik n'a rien de surprenant pour qui connaît la doctrine Poutine : ne jamais sacrifier ses intérêts vitaux pour un allié, aussi stratégique soit-il. La Syrie de Bachar al-Assad en a fait l'expérience, le Venezuela de Nicolás Maduro aussi . L'amitié du Kremlin a ses limites, et ces limites s'arrêtent là où commence le risque d'une confrontation directe avec les États-Unis.

Reste à savoir si, à la fin du conflit, l'Iran, s'il survit politiquement, se souviendra de cette "trahison" par omission. Les relations russo-iraniennes, construites sur le pragmatisme plus que sur la confiance, pourraient en sortir profondément refroidies. Mais dans l'immédiat, c'est un calcul que Poutine est prêt à assumer.