Économie

Symbio : le naufrage de la filière hydrogène française

zossnews

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6 min de lecture11 mai 2026Mis à jour le 11 mai

Une success-story brisée net Il y a moins de trois ans, Symbio incarnait l'avenir industriel de la France. En décembre 2023, l'inauguration de la gigafactory SymphonHy à Saint-Fons, dans la banlieue lyonnaise, avait réuni dans la même célébration les patrons de Michelin, Stellantis et Forvia, ainsi que deux ministres — Roland Lescure et Agnès Pannier-Runacher — et les présidents de la Région Auvergne-Rhône-Alpes et de la Métropole de Lyon. Un investissement de 150 millions d'euros pour le plus grand site européen de production de piles à combustible à hydrogène, sur 26 000 m², un symbole de souveraineté industrielle et d'ambition verte. Aujourd'hui, ce site tourne au ralenti, 358 des 510 salariés vont perdre leur emploi, et c'est toute la filière hydrogène française qui vacille.

Symbio : le naufrage de la filière hydrogène française

Le coup de massue de Stellantis

Tout a basculé en juillet 2025. Dans un communiqué laconique, Stellantis annonçait mettre fin à son programme de développement de la technologie de pile à combustible hydrogène, invoquant l'absence de rentabilité économique à moyen terme. Une décision dont l'impact sur Symbio était immédiatement dévastateur : le groupe franco-italo-américain, maison mère de Peugeot, Citroën, Fiat et Chrysler, était à la fois actionnaire à hauteur de 33 % et, surtout, principal client de Symbio. Ses commandes représentaient à elles seules environ 80 % du volume de production prévu de l'entreprise pour les huit années suivantes.

Forvia et Michelin, les deux autres actionnaires à parts égales, ont dénoncé avec force ce qu'ils ont qualifié de « revirement inattendu », soulignant que Symbio avait dimensionné l'intégralité de ses investissements, de ses recrutements et de sa feuille de route technologique en fonction des engagements exprimés par Stellantis. La technologie de Symbio avait pourtant été validée par l'ensemble des actionnaires, y compris les équipes techniques de Stellantis elles-mêmes.


La conciliation de Lyon : 235 millions d'euros pour solder la trahison

Face à ce désengagement brutal, Forvia et Michelin ont saisi le tribunal des activités économiques de Lyon pour ouvrir une procédure de conciliation le 9 mars 2026. L'objectif était d'obtenir de Stellantis un dédommagement à la hauteur du préjudice causé. Les deux coactionnaires espéraient initialement une compensation de l'ordre de 400 millions d'euros, au regard des volumes d'affaires perdus, des stocks immobilisés et de l'ensemble des investissements consentis sur la foi des engagements de Stellantis.

La conciliation s'est conclue le 20 mars 2026 : Stellantis a accepté de verser 235 millions d'euros pour finaliser son désengagement. Sur ce total, 145 millions d'euros ont fait l'objet d'une dépréciation comptable et 90 millions d'euros ont été réglés en numéraire. Un montant que les syndicats ont qualifié de « belle somme, mais bien en deçà du préjudice réel ». Certains d'entre eux avaient d'ailleurs redouté que Stellantis ne verse rien, aucune commande formelle n'ayant été actée sur papier.

Début mai, la sortie de Stellantis du capital de Symbio a été officialisée. Le nouvel actionnariat se répartit désormais à parts strictement égales entre Forvia et Michelin, à 50 % chacun, dans l'attente éventuelle de l'entrée d'un troisième partenaire stratégique.


358 emplois supprimés : « une violence sociale rare »

En parallèle de cette bataille capitalistique, les salariés de Saint-Fons ont vécu des mois d'incertitude douloureuse. Le plan de sauvegarde de l'emploi a été présenté en décembre 2025 par la direction. Son verdict est brutal : 358 postes supprimés sur 510, soit plus de 70 % de l'effectif. Le CSE l'a qualifié de « PSE d'une violence sociale rare dans notre secteur ». À ces suppressions directes s'ajoutent environ 500 emplois indirects potentiellement impactés chez les sous-traitants et prestataires gravitant autour du site.

Le processus de PSE a été compliqué par une décision de Bercy : l'administration fiscale a requalifié la procédure, estimant qu'il ne s'agissait pas de la restructuration d'une PME mais d'une entreprise adossée à de puissants actionnaires. Conséquence concrète : Symbio doit financer elle-même une partie du Contrat de sécurisation professionnelle des licenciés, une charge qui incombe normalement à France Travail pour les petites structures.

Les négociations sur les conditions du PSE se sont poursuivies au printemps. Les syndicats ont chiffré un accompagnement « digne » à 5 millions d'euros, soit environ deux fois moins que ce qu'un salarié de Michelin obtiendrait dans une situation similaire. La CFDT, syndicat majoritaire dans l'entreprise, a mené les négociations en réclamant que les licenciés bénéficient d'un traitement comparable à celui des employés des grands groupes actionnaires.


Le débrayage du 28 avril : la colère des salariés

Le 28 avril 2026, environ 200 salariés ont débrayé à la mi-journée à l'appel des représentants du personnel, organisant un « barbecue revendicatif » devant les grilles de l'usine. Leur exigence est double : obtenir une sortie « digne » du PSE, mais aussi interpeller le gouvernement sur l'avenir de la filière hydrogène en France.

Vincent Guilly, secrétaire du CSE, a exprimé sans détour le sentiment dominant dans l'entreprise : « Nous sommes dans le flou, avec un sentiment d'abandon très partagé au sein du personnel. Nous demandons à rencontrer des membres du gouvernement pour qu'ils nous disent quel est l'avenir de la filière hydrogène en France et en Europe. Sans réponse pour l'instant. » Les licenciements ont été repoussés à septembre 2026, laissant les salariés dans une longue attente.


800 millions d'euros d'argent public : pour rien ?

La question qui hante la filière est celle-là : à quoi ont servi les centaines de millions d'euros d'argent public investis dans ce projet ? La CFE-CGC a rappelé dans un livre blanc que 800 millions d'euros de fonds publics ont été mobilisés pour la R&D et le développement d'une pile à hydrogène made in France. La gigafactory de Saint-Fons seule a bénéficié de 77 millions d'euros de financements publics. Le projet HyMotive, porté par Symbio avec le soutien de l'Union européenne et de l'État français dans le cadre des Projets Importants d'Intérêt Européen Commun, représentait un investissement global d'un milliard d'euros sur sept ans, dont 600 millions d'euros de soutien public français.

Abandonner un tel programme reviendrait, selon les syndicats et les industriels restants, à une gabegie industrielle sans précédent et à un abandon de souveraineté technologique que la France et l'Europe ne peuvent pas se permettre face aux ambitions chinoises et américaines dans la filière hydrogène.


Ce qui reste debout : les marchés américains et le pivot stratégique

Malgré la crise, Symbio n'est pas encore mort. L'entreprise conserve des actifs technologiques réels et des partenariats vivants, notamment aux États-Unis. Un accord avec le logisticien Savage permet de déployer des systèmes Symbio sur 70 camions dans le transport portuaire en Californie. Un partenariat avec la société singapourienne Proteus Energy adapte la technologie au secteur naval et portuaire. Des discussions sont en cours sur les marchés fluvial, maritime et ferroviaire.

Le CSE a formulé dans son livre blanc une proposition audacieuse : transformer la gigafactory de Saint-Fons en centre industriel ouvert à l'ensemble des acteurs européens de la filière hydrogène, en mettant à disposition les équipements contre rémunération. Une façon de valoriser un outil de production unique en Europe plutôt que de le laisser mourir faute de commandes.


Le symbole d'une filière française à la croisée des chemins

L'histoire de Symbio est celle d'une ambition industrielle française et européenne brisée par un retournement de marché brutal et la défection d'un actionnaire majeur. Elle interroge sur la capacité de l'industrie hexagonale à tenir sur la durée dans des filières technologiques longues à rentabiliser, sur la fiabilité des engagements industriels dans un contexte économique volatile, et sur la cohérence d'une politique publique qui subventionne massivement des projets sans mécanismes suffisants pour protéger les investissements consentis.

À l'heure où la Chine domine massivement la chaîne de valeur des énergies renouvelables et où les États-Unis investissent des dizaines de milliards de dollars dans leur propre filière hydrogène via l'Inflation Reduction Act, la France risque de voir s'évaporer en quelques mois ce qui aurait pu être l'un de ses atouts industriels majeurs du XXIe siècle.